lundi 12 janvier 2015

La République, Debout! Mais pour combien de temps?

Au moins 3, 7 millions de personnes, peut-être 4 millions car, à un tel niveau, tout comptage est illusoire: hier, c'est environ 6% de la population française qui est descendue dans les rues de Paris et de dizaines de villes de province pour dire non à la terreur. La "Marche Républicaine" n'a pas seulement été la manifestation la plus importante de l'histoire de France depuis la Libération (et, sans doute, depuis toujours), elle a été l'une des plus importantes de l'histoire mondiale.

"Je suis Charlie", "Je suis flic", "Je suis juif": les slogans disaient la solidarité avec les victimes, toutes les victimes,la présence de nombreux musulmans dans les cortèges, les scènes de fraternisation entre juifs et musulmans et entre manifestants et policiers avaient de quoi réchauffer les coeurs meurtris par deux atroces tueries. Oui hier, nous étions tous fiers d'être français, d'être debout et de montrer au monde que, même si notre pays n'est plus ce qu'il fut, même si nous subissons la crise, même si nous doutons trop souvent de nous-mêmes et de nos valeurs, nous pouvons encore être une grande nation quand le destin frappe à notre porte.

Mais hier, c'était...hier. Désormais, nous sommes dans "l'après" et c'est maintenant qu'il faut être digne de cet immense élan de solidarité. Nous le devons aux victimes. Nous le devons, surtout, à ceux qui, demain, pourraient tomber à leur tour si l'on ne prend pas la juste mesure des choses....

D'abord, bien entendu, nous devons avoir le courage de regarder les choses en face, mais sans à priori et de ne pas nous livrer à la traditionnelle "chasse au scalp" qui accompagne trop de drames. Oui, il y a eu, incontestablement, des erreurs: mauvaise estimation de la dangerosité des suspects, pourtant déjà connus des services de police et de renseignement, manque de communication avec nos alliés - nos amis Américains nous ont-ils tout dit des activités de Saïd Kouachi au Yémen? Manque de suivi des "anciens" des réseaux terroristes des années quatre-vingt-dix et du début des années 2000. Etc.
Mais il serait facile et injuste d'accabler la police et les "services". Ce ne sont pas eux qui décident des moyens qui leur sont alloués ni du cadre légal dans lequel ces moyens peuvent être utilisés. Or ces moyens, pour importants qu'ils soient, restent, clairement, insuffisants.

La DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure) compte environ 3000 fonctionnaires (et devrait atteindre les 3600 dans les cinq ans). Sans révéler de secret, cela signifie qu'environ 2000 à 2600 des ses membres sont des policiers habilités secret défense et formés à l'enquête et à la surveillance (les autres étant des fonctionnaires civils, du personnel technique, etc.). Et le service n'a pas à lutter que contre le terrorisme et la violence radicale (d'où qu'ils viennent, un certain nombre de ces hommes sont, par exemple, dévolus à la lutte contre le FLNC en Corse, ou à la surveillance des milieux d'extrême droite ou d'extrême gauche "dangereux"). Il est aussi en charge de la "contre-ingérence", de la prévention de divers trafics, de certaines formes de criminalité organisée, de la protection du patrimoine économique et technique etc. Cela signifie que quelques centaines de personnes seulement participent à la lutte contre le terrorisme islamique.

Au sein de la Police Judiciaire, c'est la SDAT (Sous-Direction Anti-terroriste, autrefois connue sous les noms de 6ème DCPJ ou de DNAT) qui a en charge la thématique. Ici encore, en comptant large on doit trouver quelques centaine de fonctionnaires se concentrant sur la menace djihadiste.

On l'a dit et répété, il faut un minimum de 20 à 30 fonctionnaires (et plusieurs véhicules et motos) pour assurer la surveillance permanente d'une seule cible.

Or si l'on compte qu'environ 1000 personnes sont concernées, en France, par la question syrienne, que plusieurs centaines d'autres ont été impliqués dans des affaires de terrorisme dans les années 90 et 2000 et sont susceptibles de passer à l'acte (comme les Kouachi et Coulibaly)et que plusieurs milliers de radicaux qui peuvent, eux, à tout moment basculer dans la violence les entourent, on arrive rapidement à la conclusion qu'au moins 5000 personnes mériteraient une attention soutenue. Le calcul est vite fait:  mission impossible.

Bien entendu, la surveillance peut prendre d'autres formes, par exemple des écoutes téléphoniques (judiciaires ou "de sécurité") ou le "suivi" des messageries électroniques. Mais encore faut-il que les terroristes aient la maladresse de trop parler ou écrire (ce qui arrive, heureusement, ce ne sont pas des génies du crime....). Par définition, les écoutes judiciaires sont destinées aux affaires à l'instruction. Pour ce qui est des interceptions dites "de sécurité" (non soumises à une commission rogatoire mais malgré tout contrôlées), la capacité, tous services confondus est d'environ 2000 écoutes simultanées possibles (et une fois de plus, tous les moyens ne peuvent pas être dévolus à la seule lutte anti-terroriste, même si celle-ci est une priorité...). En 2012, 6145 interceptions ont fait l'objet d'une demande d'autorisation, dont 4022  demandes initiales et 2123 renouvellements, 19% d'entre elles concernaient le terrorisme (1). Une fois de plus, qu'il s'agisse des capacités ou des demandes, les chiffres parlent d'eux-mêmes....

Ne rêvons pas: les moyens existant peuvent être augmentés et ils le doivent. Mais ils ne seront pas triplés , ni même doublés, et même s'ils l'étaient, on serait toujours loin du compte. Il faut donc faire évoluer le cadre juridique afin de faciliter la lutte anti-terroriste.

Quelques mesures semblent envisageables, encore faut-il avoir le courage politique des les adopter.

Autoriser les services de renseignement à détenir administrativement, pour un temps limité(mais sous contrôle d'un magistrat) les personnes suspectées de présenter un risque grave et imminent. Cette possibilité existe par exemple en Angleterre où ces détentions peuvent atteindre plusieurs semaines: les services ont ainsi le temps d'examiner chaque cas à la loupe et de trouver les preuves éventuelles nécessaires au déferrement devant un juge.

- Faire passer automatiquement quiconque revient d'une terre de Djihad et est suspecté de s'y être entraîné par la "case prison" ou la détention administrative, le temps d'examiner son cas et d'évaluer sa dangerosité (et de recueillir, par interrogatoire, les renseignements utiles). Il est incompréhensible qu'il soit possible de mettre d'autorité en quarantaine un voyageur "normal" revenant d'Afrique de l'ouest et présentant une possible infection par Ebola mais pas un djihadiste présumé...

- Assortir les peines de prison prononcées à l'encontre de terroristes d'une peine complémentaire les obligeant à porter un "bracelet électronique" pour une période à déterminer (mais qui ne saurait être inférieure à cinq ans).

- Adopter la même mesure vis à vis des délinquants qui se radicalisent en prison (sur décision d'un magistrat).

Et ce ne sont là que quelques unes des mesures qui pourraient s'avérer nécessaires.  L'union nationale ira-t-elle jusqu'à permettre leur adoption, ou une fois l'émotion retombée, aurons-nous droit aux hurlements des tenants du politiquement correct et autres droits-de-l'hommistes professionnels?

Notre société va-t-elle enfin sortir de la schizophrénie qui veut qu'elle soit d'une part hyper-protégée mais qu'elle réticente, d'autre part, à toute mesure "attentatoire aux libertés"? Allons-nous enfin comprendre que maintenir la République debout, c'est d'abord la protéger contre ses ennemis?  

(1) Ces chiffres proviennent du rapport officiel 2012-2013 de la Commission Nationale de Contrôle des Interceptions de Sécurité, librement accessibles sur le web...

4 commentaires:

  1. La détention administrative proposée est déjà légale dans le cadre de gardes à vue pour motif anti-terroriste; pourquoi alors créer de nouveau Guantanamo coûteux en personnel et non fondés légalement, s'il n'y a qu'intention et pas préparation (qui elle fait tomber dans le cadre pénal) ?

    Les douanes ont la possibilité d'inspecter les effets et bagages et de questionner toute personne susceptible de trafic (d'armes en particulier) avec des pays pouvant accueillir des camps de formation, de même que l'ex PAF a la possibilité de vérifier et confisquer pour analyse les passeports des gens concernés. En cas d'avis de recherche suite à signalement, c'est même quasiment l'interdiction de fait de rentrer dans le territoire qui est obtenue.

    C'est bien d'astreindre au bracelet électronique (à condition de sanctionner tout écart), mais il aurait été bien plus simple de retirer les passeports des personnes sous contrôle judiciaire (pour ne pas qu'ils partent au Yémen, comme un des frères assassins). Comment expliquer des visites de complices à un assigné à résidence en province sans réaction ?

    La fréquentation de certaines mosquées ou l'enquête sur leurs employeurs ne prendrait que quelques heures par semaine pour détecter et rapporter les comportements suspects (et pas 20 fonctionnaires par suspect) et elle aurait pu repérer l'assassin "isolé" si photogénique qui avait déjà effectué suffisamment de séjours en prison.

    Quel est l'intérêt de ficher le régime alimentaire de tous les passagers d'avions, quand ces extrémistes sont autorisés à déroger de leurs règles alimentaires et de connaître l'état de leurs comptes bancaires, alors que leurs attentats ne leur coûtent que quelques milliers d'euros sur plusieurs années ?

    Les partants pour le djihad ne rentrent généralement pas, car c'est là-bas le meilleur endroit où il pourront mourir en martyrs écrasés sous les bombes ou les obus que nous sommes le mieux à même de leur appliquer. Quand aux blessés ou rares indemnes, il suffira de les impliquer pour complicité de crime de guerre, contre l'humanité ou de les laisser juger par les autorités locales. Laissons-les donc partir !

    La schizophrénie, c'est de croire qu'en accumulant des données non pertinentes, on obtiendra les moyens d'en sortir des informations utiles à temps. Quand à la méthode des quotas : 20 ou 30 fonctionnaires par suspect, 24h sur 24, l'interception de toutes les communications des proches (alors qu'ils peuvent utiliser des codes anodins), le traitement de tous les sites Internet..etc; c'est la meilleure excuse pour échafauder des mesures irréalistes que même les américains sont incapables d'exploiter (voir les cas de Boston encore récents).

    Restons simples et pragmatiques et utilisons de manière plus judicieuses nos moyens : un seul policier en civil dans une salle de rédaction, sans aucun autre moyen de surveillance, même dissuasif, c'était tragiquement insuffisant alors que la menace était connue et déjà revendiquée.

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  2. Désolé pour les fautes d'orthographe, cette fenêtre trop petite ne facilitant pas une vérification.

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  3. Ce qui m’a frappé dans ces attentats islamiste, c’est l’extrême vulgarité des présidents et ministres qui commencent tous leur discours creux par “sans faire d’amalgame” c’est vraiment déplacé dans de telles circonstances.
    Messieurs arrêtez vos leçon de morale, laissez les gens être tristes en pensant ce qu’ils veulent, après tout, ce sont les nôtres qui sont tombées et nos libertés qui sont bafouées.
    Quand a une solution réaliste concernant ceux qui partent, le bon sens même quand un pays qui manque de moyens, ce sont des prises de positions claires de la part des politiciens.
    Si au lieu de faire surveiller les djihadistes (chose impossible vu le nombre, comme vous le précisez Mr.Moniquet) ils avaient donné l’ordre d’interdire de séjour ces fous d'Allah (celui qui part pour aller tuer des gens ne reviens pas en Europe, qu’il reste donc vivre dans ce pays à la morale IDEALE) cela aurait permis à toutes les victimes de ces derniers jours d’être toujours en vie.
    Je suis belge, je trouve ce mouvement populaire extraordinaire, mais je déteste la “récupération” et les discours creux et je pense que rien ne changera, en tous cas pas en France ou en Belgique.

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    1. Comme il y a déjà eu malheureusement beaucoup de réactions hostiles à la communauté musulmane ou à certains de ses membres que l'on ne peut tous soupçonner de complicité ou de connivence (et dont certains ont été tués ou ont tenté de s'opposer à ces assassins), je peux comprendre qu'un politique appelle à ne pas pratiquer d'amalgames, quand chez nous en France paraissent des livres polémistes, s'échangent des courriels haineux permanents, s'expriment des représentants d'un certain parti qui (comme en Belgique j'imagine) a stigmatisé les étrangers (alors que ces assassins ne le sont pas, même s'ils sont commandités), puis les communautés mal intégrées...etc les rendant responsables de tous nos problèmes.

      Notre état s'est déjà montré dans des périodes de crise de la fin du dernier siècle complice ou en tous cas laxiste envers des exactions commises par des forces de l'ordre envers nos propres citoyens.

      Nous sommes très tristes de la mort de jeunes, tués parce qu'ils étaient juifs (comme à Bruxelles ou à Toulouse) ou parce qu'ils étaient policiers, agents d'entretien et de dessinateurs âgés avec qui, sans avoir toujours apprécié le ton acerbe de Charlie Hebdo, nous avions grandi,comme Cabu ou Wolinski qui n'étaient pas sectaires, qui défendaient aussi bien la cause des animaux, des femmes, des noirs, des exclus et bien souvent des musulmans eux-même, car ils ne combattaient que les extrémistes.

      C'est un immense gâchis de n'avoir pas su les protéger et il est à craindre que leur mort injuste ne serve qu'à réellement aggraver certaines mesures qui n'ont servi à rien et dont beaucoup ont même dû contribuer à ces attentats.

      Je suis cependant conscient que si nous avions laissé partir certains de ses assassins en Irak quand nous n'avions pas voulu participer à une guerre illégitime, d'autres les auraient peut-être remplacés, d'autant qu'en France nous ne pouvons pas expulser ou interdire de séjour des français (mais certains le proposent déjà).

      Merci de votre intérêt et de votre contribution

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